Voilà un film (de David Fincher) très surprenant, puisqu'il s'appuie sur la fiction que Benjamin naît avec le physique d'un vieillard (mais le mental d'un bébé) et rajeunit physiquement tout en acquérant l'expérience de son âge réel. C'est ainsi notamment qu'il rajeunit alors que la femme qu'il aime vieillit, ce qui ne leur donne qu'une assez courte période amoureuse ensemble, pour présenter leur relation d'une manière très réductrice.
Les critiques ne s'aventurent guère plus loin, soulignant simplement la prouesse technique en numérique, qui rend le rajeunissement ou le vieillissement parfaitement fluide.
Mais la dimension philosophique de l'histoire? Tout le monde a visiblement peur de se jeter à l'eau... d'autant que cette nouvelle de Francis Scott Fitzgerald a été quelque peu remaniée avant d'être portée à l'écran, et que ses 25 pages deviennent 2h35 de film.
J'y vois des pistes de réflexion, pourtant, et notamment sur le sens de la vie.
"Ah, si je pouvais retrouver mon corps de 20 ans tout en sachant ce que je sais maintenant". dit-on couramment: en l'occurrence, le héros ne semble guère en profiter tant il est hanté par l'idée de sa mort et de son rajeunissement vu comme une décrépitude (sa femme devra s'occuper de lui comme un enfant, plus tard)
Mais ce décalage n'est-il pas une métaphore de ce qui nous arrive réellement, de toute manière? Quand des conjoints vieillissent, ne doivent-ils pas chacun s'occuper de l'autre tout en perdant ses moyens? Après tout l'épouse vieillissante est-elle même une dame âgée lorsque Benjamin meurt sur ses genoux. Et n'est-ce pas d'ailleurs une mort infiniment plus belle, un vieillissement plus "propre" quand il prend les traits d'un ravissant nouveau-né -n'y a-t-il pas en somme traduction par transfiguration de l'amour qui ne meurt pas, lui...?
L'image de la femme qui est mère aussi et finalement prend ce rôle à la fin correspond sans doute aussi à ce que l'homme recherche en se mariant.
Le film explore peut-être aussi une idée reprise par les philosophes grecs: selon la pensée grecque ancienne , nous avons déjà tout, mais le voile de l'oubli a recouvert cette vérité que nous portons en nous (alétheia, vérité en grec = dévoilement)
A son dernier instant, celui où il arrive dans un état de naissance, Benjamin sait effectivement tout - son dernier regard l'exprime. Mais la conscience de la mort peut gâter la vie, c'est un peu ce qui arrive ici. Tout comme le poids de l'expérience.
A côté de cela, la femme du diplomate finit par remporter le record qu'elle avait visé quand elle était jeune, tandis que la jeune danseuse obtient tôt son heure de gloire pour tout perdre très vite.
Quoi en conclure? Peut-être que le temps n'est pas si pesant que cela, au fond. Que la destinée humaine se ressent, se joue dans les relations que l'on peut créer et entretenir avec ses proches. Que seule la mort pose le point final.
Le film montre aussi comment apprendre à connaître quelqu'un en traversant l'apparence. A première vue, chacun ne voit qu'une personnage âgée en Benjamin, et plaque sur lui les préjugés idoines. Mais progressivement ils s'intéressent à l'individu derrière les rides. Ainsi sa première vraie maîtresse qui comprend qu'il n'a guère eu d'expériences amoureuses avant elle. Ou le capitaine du remorqueur qui décide de lui donner sa chance. Alors une relation singulière peut s'installer. Tout comme avec les gens normaux, non? L'intrigue permet juste un effet de loupe - salutaire, certainement.
Evidemment Benjamin Button est en décalage permanent avec ses contemporains, et c'est lui le moins heureux de tous. Il sert également de révélateur aux autres, et son histoire est une fable qui vise à nous instruire. J'ai pensé à Forrest Gump en voyant le film et découvert ensuite que son scénariste n'est autre que Eric Roth, scénariste de Forrest Gump, justement.
Notons aussi une jubilation visuelle avec la beauté de Cate Blanchett et de Brad Pitt, leur présence charnelle et leur charme...