Des gens de devoir, j'en connais très bien, de très près. Ils savent quel est leur devoir dans la vie, et sont prêts à un  certain nombre de sacrifices pour l'accomplir. Cette discipline s'accompagne généralement d'une connaissance et d'une application pointilleuses des précautions à prendre en toutes circonstances. Grâce à cette vigilance, exigeants envers eux-mêmes, ils sont et font comme il faut. "Fais ton devoir, advienne que pourra". En échange, ils gagnent bonne conscience et un sentiment de supériorité sur leurs congénères qui flatte agréablement leur ego.

Je ne leur jette pas la pierre, évidemment. Heureusement qu'il y a des gens fiables, solides, honnêtes. Mais leur fréquentation est douloureuse. D'abord leur définition du devoir est souvent figée. Il y a les choses qui se font ou ne se font pas. Pour asseoir leurs certitudes, ils se fondent sur des règles qu'ils estiment de portée universelle, celles de la morale communément admise en tout cas: travail, famille, économie etc... Ils se méfient de toute déviance. "Oui, bien sûr, il y en a qui font autrement", reconnaissent-ils. Mais ils se bornent à en prendre acte, pensant implicitement  "ils ne sont pas des nôtres".

Qu'un ami, voisin ou un proche ait un ennui de santé, d'argent, un chagrin d'amour que sais-je, ils compatissent, car ils ont bon coeur. mais immédiatement, ils réfléchissent, ils calculent: la victime avait-elle bien fait tout ce qu'il fallait? Ce drame ne serait-il pas la conséquence d'une imprudence, d'une négligence? Parce que eux, par contre, ils ont assuré leurs arrières, envisagé tous les cas de figure, et d'une manière générale gèrent les certitudes plus que les risques.

"Après tout, me dira-t-on", "qu'est-ce que ça peut te faire?" Eh bien il y a deux choses qui me gênent. D'abord ils jugent, ensuite ils excluent.

Ils jugent, et surtout ils condamnent. Aussi bien ceux qui n'ont pas le même niveau d'exigence, que ceux qui n'ont pas le même mode de fonctionnement. Ils ne comprennent pas, et si on cherche à se libérer, à se délier de ces entraves, ils souffrent. Et vous font culpabiliser en retour. Si vous persistez, ils vous rejettent.

En plus de tout cela, ils sont eux-mêmes fort criticables. Arc-boutés dans leurs efforts, se niant parfois sur le chemin, ils en oublient parfois l'objectif. Ou alors tel aspect d'eux-mêmes qu'ils ont cherché à refouler ressort tout de même ailleurs, autrement, et à leur insu, souvent. Mais ils se sentent irréprochables, inattaquables.

Je ne sais pas comment me justifier. De ce fait, j'ai seulement appris à me cacher.