Auprès de moi Toujours de Kazuo Ishiguro présente un Royaume-Uni pas très éloigné de nos jours. Tout y est parfaitement identifiable dans le mode de vie, l'urbanisme, les milieux professionnels, les médias, les moyens de transport, le réseau routier etc. Pas de trouvaille technologique décoiffante, de nourriture lyophilisée, de transmission de pensée par ondes ou autre invention futuriste.

Le roman démarre même dans une école typiquement britannique, un pensionnat, comme c'est la tradition. Les personnages sont des enfants comme la plupart, avec leurs amitiés, leurs chagrins, leurs désirs, leurs interrogations sur l'avenir.

C'est seulement petit à petit que l'on comprend que les jeunes y sont élevés dans un objectif bien précis, celui de donner leurs organes. Et par ailleurs, ce sont des clones.

Et alors que le lecteur les considère comme des humains égaux à lui-même, il apprend qu'ils n'ont pas le droit d'avoir des enfants, qu'ils sont forcément promis à une mort assez rapide une fois que les prélèvements d'organes se succèdent (3 à 4), et qu'ils se soutiennent les uns les autres, d'abord "accompagnants", pour suivre un semblable avant et après les opérations, puis donneurs à leur tour. Forcément, les héros en souffrent, ils voudraient s'aimer comme tout le monde, ils sont curieux de connaître leur "modèle" (tout comme les enfants de parent inconnu recherchent souvent leur filiation).

Ainsi l'auteur voudrait nous faire prendre conscience des risques du clonage, nous en démontrer l'inhumanité.

Mais j'ai l'impression que son travail ne relève que d'un bon sens superficiel.

D'abord, en posant ainsi les termes du problème, il se situe dans la réflexion classique sur "Est-il légitime de traiter un humain comme un moyen, et non comme une fin?" Et son interrogation relève de l'argumentation contre l'esclavage et les accouchements sous X. Effectivement, de nos jours, on estime que tout humain a des droits inaliénables. Et dans la mesure où Kazuo Ishiguro présente d'emblée ses héros comme nos semblables, il n'y a même pas de question à se poser. Il est forcément  intolérable de cloner, même pour usage médical, point barre.

Présenté ainsi, le débat n'a pas lieu d'être, et le roman, fort mélodramatique, devient sans grand intérêt et joue sur l'émotion jusqu'à la nausée.

Il faut dire qu'après avoir lu La Possibilité d'une Ile, de Houellebecq, ou Le Dernier Homme (Oryx and Crake) de Margaret Atwood, on pressent que clonage et manipulation génétique s'accompagnent d'une modification de l'imaginaire, de l'affectivité, des attentes et relations humaines. Ces deux romans placent leurs héros dans des mondes éclatés, avec des zones protégées pour les individus les plus favorisés. La société a de nouveaux besoins, l'âme humaine a évolué.

Si l'on se prend effectivement au jeu d'imaginer où pourrait aboutir l'humanité sur sa lancée actuelle, cela me paraît plus plausible. Les clones de Houellebecq sont autrement plus intéressants que ceux d'Ishiguro. Chez Margaret Atwood, l'accession des clones à la pensée symbolique est un morceau d'anthologie.