Me voici presque au 2/3 du roman (p 530!), et je continue à le lire.

J'ai découvert des facettes du nazisme que je n'avais pas imaginées: cette approche très scientifique du génocide, sa logistique élaborée aussi. On croit rêver: par exemple, une commission est créée avec des experts de tous poils convoqués qui pour la SS, qui pour la Wehrmacht, afin de déterminer si telle peuplade des montagnes, juive de religion mais peut-être pas de race (?) doit être exterminée... Ni compassion, ni horreur: une mission à accomplir le mieux possible, voilà tout. Le héros oriente le débat pour éviter le massacre, mais sans reconnaître qu'il y a là une crise de conscience. Il déguise ses scrupules en les habillant sous des raisonnements d'ethnologue auxquels il finit par croire lui-même. Les sentiments humains n'ont plus cours.

L'horreur est mise à distance par des rapports, des budgets, des protocoles. On ne soigne pas, on calcule des taux de mortalité. On ne compte pas les victimes, mais le nombre de camions nécessaires pour les évacuer.

Le héros continue à avancer, perdant ses repères. A force de nier la réalité, de recréer un monde organisé par le discours militaire, Max Aue déréalise son existence et perd petit à petit le contrôle de sa vie intérieure. Tous les traumatismes de l'enfance, qu'il avait absorbés, digérés, mûris, reviennent en force disloquer son équilibre mental. Le délabrement physique provoqué par Stalingrad achève le processus.

Les critiques craignent parfois que ce roman exerce une fascination, notamment celle de l'esthétique nazie. Je ne ressens qu'un malaise grandissant. Aucun charme ambigu dans ce personnage, qui avance comme une mécanique, ballotté par une logique qu'il ne perçoit pas et cherche de moins en moins à deviner.

Indépendamment des aspects historiques très érudits, on peut prendre plaisir à lire certaines scènes, notamment la visite du vieux sage qui prétend connaître l'heure de sa mort et la met en scène en se jouant du héros. Le roman dérape joliment vers le conte philosophique l'espace de quelques pages, et le lecteur respire à fond avant de chuter à nouveau dans le gouffre.